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Topfreedom : pour ou contre les seins nus dans la rue?

[Article publié le 03/06/13, sur mon blog Bas geek instinct – Les Inrocks : http://blogs.lesinrocks.com/basgeekinstinct/2012/06/03/topfreedom-pour-ou-contre-les-seins-nus-dans-la-rue/]

« Vade retro satané hiver qui n’en finit pas! ». Avec un retard substantiel dans le timing, les belles journées estivales sont enfin là. Mais à peine ai-je eu le temps, pauvre petite française naïve, de déballer jupes courtes et robes légères des cartons, qu’apprends-je ?

Que nos collègues new-yorkaises avant-gardistes ont déjà placé la barre très haut…

Ainsi, comme chaque été depuis une vingtaine d’années maintenant, des militantes féministes du mouvement américain « Topfreedom », se mobiliseraient pour revendiquer le droit de se balader seins nus? Mieux, elles ne bouderaient pas leur plaisir en défiant policiers décontenancés et passants incrédules, en sortant dans la rue seins à l’air, au nom de l’égalité des sexes. Et pour couronner le tout, ce « déballage » mammaire serait tout à fait légal, puisque la loi américaine ne punit que l’ « exhibition des seules parties génitales » (ce qui exclut, ipso-facto, la poitrine féminine qui n’est pas considérée comme telle). Et, oh génie : une New-Yorkaise en 2007, aurait même empoché un magot de 29 000 dollars, en guise de dédommagement de la ville, après avoir été interpellée et placée en garde-à-vue deux ans plus tôt, alors qu’elle se promenait seins nus dans la rue.

La curiosité piquée, je me précipite sur Google pour évaluer où nous en sommes, nous, en France, niveau seins. En trois clics, je tombe sur l’article 222-32 du code pénal français qui dispose que seule « l’exhibition sexuelle imposée à la vue d’autrui dans un lieu accessible aux regards du public est punie d’un an d’emprisonnement et de 15000 euros d’amende ». Ce qui signifie que – sauf si de nombreuses municipalités ont pris des arrêtés  interdisant localement cette pratique – il est juridiquement tout à fait légal de se promener seins à l’air.

A vrai dire cette découverte me laisse perplexe et je sens poindre en moi la question qui dérange : suis-je pour ou contre le « topfreedom »? Je comprends vite que ce ne sont pas les hommes de mon entourage, dont j’ai sollicité l’avis, qui m’aideront à trancher. Car, salive au coin de la bouche et pupille dilatée, ils étaient, à priori, tous pour. Certains d’entre-eux s’inquiétant même de la vitesse à laquelle ce phénomène, essentiellement américain pour l’instant, traverserait l’Atlantique pour gagner la France. Mais, dans un second temps, lorsque je leur ai demandé quelle serait leur réaction si leur propre compagne se promenait elle-même seins nus, leur bel enthousiasme spontané fit place à une angoisse visible et leurs nobles convictions sur la liberté des femmes, comme châteaux de cartes, s’effondrèrent. Dépitée et considérant qu’ « on ne peut être juge et partie », je décide finalement de ne pas tenir compte de l’avis masculin et de rester pragmatique, en me tenant aux faits, rien qu’aux faits : dans « topfreedom », il y a « freedom ». Il m’apparaît  alors évident qu’il y a gros danger à passer pour une réac’, en déclarant être contre quelque chose qui touche au « freedom ». Mais sincèrement, même si je sais que je ne risque pas la prison pour çà, la promenade en « topless », là, tout de suite, maintenant, perso çà me dit moyen…

Je serai donc pour, question de principe. Principe par lequel il est rassurant d’avoir des droits dont nous savons pourtant pertinemment que nous ne ferons pas usage : je sais par exemple que je peux traverser Paris en sauts de biche, me rouler par terre dans une galerie commerciale, ou encore aller au bureau avec une louche autour du cou, çà suffit en soi à mon bonheur.

Bien que non considérés comme des organes génitaux, les seins ont toutefois une dimension sexuelle indéniable. « Cachez ce sein que je ne saurais voir », cette phrase célèbre montre que depuis longtemps la bienséance nous a encouragé à cacher le sein. Objet de désir masculin universel, presque toutes les civilisations qui ont fait le choix du vêtement ont d’ailleurs choisi de le couvrir. Je conçois dès lors le « malaise » ressenti par certaines féministes, qui ne comprennent pas pourquoi le corps de la femme serait plus sexualisé que celui de l’homme. Si les hommes sont autorisés à déambuler torse-nu (ce qui en pratique reste assez anecdotique), les femmes devraient pouvoir le faire aussi, au nom de l’égalité des sexes.

D’ailleurs, certains hommes eux-mêmes, s’interrogent sur le caractère relatif du pouvoir d’attraction sexuel du sein-nu, abondant ainsi sans le savoir, dans le sens des féministes « pro-topless ». A leurs yeux, la vision d’un top moulant et décolleté serait par exemple dix fois plus excitante que celle d’une poitrine « de Madame Tout-le-monde* », toute nue soit elle [*poitrine non calquée sur le modèle Rihanna].

De toute façon, en France, le problème s’est en quelque sorte naturellement résolu : après une période de libération de la femme vers les années 70, où le sein s’est montré beaucoup plus, notament sur les plages, ce n’est plus le cas aujourd’hui : il n’est plus de bon ton d’exposer sa poitrine à la brise marine. Un retour manifeste à la pudibonderie, que les plus naïfs d’entre-nous attribueront à la prise de conscience des dangers liés à l’exposition au soleil, et les plus réalistes, à un simple effet de mode, affublant celles qui continuent à s’adonner au « topless » d’une image  « cheap », limite vulgaire, difficile à assumer. Cependant, quitte à jeter une volée de bois vert dans le bûcher des féministes activistes, on peut toutefois s’interroger sur le côté fantaisiste, incongru et provocant d’une telle revendication, visant à obtenir le droit de se promener seins nus. D’un point de vue strictement vestimentaire, beaucoup de femmes se battent depuis longtemps pour avoir le droit de s’habiller comme elles le souhaitent, sans avoir jamais gagné leur combat. Nous sommes encore trop souvent, au mieux victimes de procès d’intention, au pire molestées dans la rue ou même au bureau, lorsque nous arborons jupes, talons et tout autre vêtement mettant en avant nos atouts féminins … Alors, revendiquer le « sein-nu », peut paraître presque un luxe.

Concernant le droit des femmes, au sens plus général, beaucoup d’entre-elles, tout juste amusées par cette revendication, estimeront qu’il y a plus urgent à faire en matière de discriminations sexistes ( harcèlement sexuel au travail, salaires inégaux, parité dans les postes à responsabilité non respectée, etc…). Mais paradoxalement, cela n’empêchera pas ces mêmes femmes sceptiques, d’espérer au fond d’elles, que la médiatisation de ce mouvement suscite une réflexion plus profonde et constructive sur l’égalité homme-femme.

Reste que, si le mouvement venait à trouver écho en France, la justice devrait à son tour trancher, si oui ou non, le « sein-nu » est de nature à atteindre la pudeur, et résoudre ainsi les problèmes d’interprétation soulevés par l’ambiguïté de son code pénal, au risque de ne plus savoir  bientôt à quel sein juridique se vouer.

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