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Bernard Pivot et Katsuni au festival Livres en Tête : l’art de faire du porno un objet culturel.

[Article publié le 22/11/12, sur Le Plus Nouvel Obs : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/713324-bernard-pivot-et-katsuni-l-art-de-faire-du-porno-un-objet-culturel.html]

Qu’est-ce donc que le porno ? J’avoue ne m’être jamais posé la question « en profondeur » – oserais-je – avant samedi dernier, date à laquelle se tenait à Paris la soirée « Bal à la page » qui clôturait le Festival du livre en tête 2012. Cette soirée, placée sous le signe du libertinage, visait à récompenser les meilleurs nouvelles  des auteurs ayant participé au concours du prix « Livres en Tête », catégorie « libertin », cela s’entend.

Je vous raconte ?

Pivot et Katsuni ? Drôle de duo

Tombant par hasard sur cet évènement, il y a quelques semaines, je fus tout de suite intriguée par le fait que ce concours était présidé par le journaliste, écrivain et critique littéraire M. Bernard Pivot, et « marrainé » par l’actrice X et productrice Katsuni. Une association de deux figures médiatiques qui me sembla étrange, pour ne pas dire cocasse.

Amusée et motivée par la perspective de rencontrer ces deux « emblèmes » chacun dans leur domaine respectif, je décide de me prêter à l’exercice et de « mettre le paquet » (oserais-je à nouveau) en rédigeant un texte court très fortement suggestif (rapport à Katsuni) et en veillant à soigner particulièrement le style (rapport à B.Pivot). Quelques heures de labeur plus tard, il en ressort ce texte, qui au final devait être dans le ton, puisque quelques jours plus tard, je reçois ma nomination, autrement dit mon passeport pour la découverte du « neo-porn ».

Le « new porn », la nouvelle tendance ?

Comme tout le monde, j’ai été témoin de l’incroyable engouement médiatique pour le roman  » Fifty shades of grey » et j’ai vu fleurir, en rubrique sexo/psycho des magazines, des centaines d’articles prônant le visionnage de films pornos pour relancer les libidos essoufflées de couples embourbés dans leur inéluctable routine sexuelle. J’avais donc bien à l’esprit que le porno, plus précisément le « neo » ou le « new porn », est devenu un phénomène sociologico-culturel tendance.

Mais dans le métro qui me conduisait vers cette soirée « sex-chic », le mystère, dans ma tête, demeurait cependant entier : en vérité, où est le porno ? Qu’est-ce exactement que le porno ? Quelles nuances recouvre-t-il ? Quelle est la frontière exacte entre porno et érotisme ?

Le caractère porno de telle ou telle scène vidéo, image ou texte littéraire se juge-t-il à son contenu ? À sa forme ? Aux deux ? Est-ce la nature même des actes sexuels décrits qui compte ? Le fait d’évoquer telles ou telles pratiques sexuelles, considérées comme plus « hard » que d’autres (sodomie, double-pénétration, etc.) ?

Ou bien ferais-je « fausse route » (oserais-je, pour la 3e fois) et mesure-t-on plutôt le degré porno d’une scène, au degré de « visibilité », de suggestivité de sa mise en scène ? En cinéma comme en littérature, un angle de vue pour la caméra, des mots à peine voilés ou métaphorés, peuvent, en effet, tout changer.

Alors… Bonbon ou emballage, le porno ?

Un porno presque intello, le public est perdu

Arrivée à la soirée, j’écoute et me laisse bercer par la voix magique des livreurs (lecteurs à voix haute, tous très chics dans leurs costumes) qui entonnent de façon théâtrale et somptueuse une sélection de textes libertins très « gratinés », pour la plupart d’entre-eux. Mais la qualité littéraire est là, indéniablement. Gagnée peu à peu par l’atmosphère délicieusement subversive, flottant dans la salle bondée (qui n’est autre que le Réfectoire des Cordeliers, ancien couvent, cela ne s’invente pas !), je me dis qu’au fond, le porno n’est décidément pas qu’une façon spéciale de pratiquer le sexe, mais bien une manière de le mettre en scène, d’abord, de l’interpréter, ensuite, et de le percevoir, enfin.

Puis vient l’arrivée en scène du tandem tant attendu Bernard Pivot-Katsuni et, avec elle, la preuve incarnée qu’aujourd’hui, nous sommes définitivement bien loin de la vision pornographique cliché-esque des films dégoûtants matés en cachette, dans l’obscurité coupable de son salon ou d’une petite salle de quartier dédiée. Un Bernard Pivot à l’oeil coquin, se régalant de la beauté brutale des mots, d’un côté et une élégante Katsuni au langage distingué – à l’image de la petite robe noire, cintrée mais sobre, qu’elle a choisi de porter ce soir là –, de l’autre.

Chacun d’eux nous invitant joyeusement et à sa manière, à dépasser nos tabous, et à « prendre le plaisir partout où il se trouve », sous toutes ses formes. Le porno peut donc parfois être esthétique. Cérébral, même. Les rôles se mélangent. Les frontières entre « blanc et noir » s’estompent, les notions de « bien et mal » deviennent caduques. Les préjugés sont balayés. Le public est presque perdu.

Le porno n’est que ce qu’on en fait

Alors, oui, le porno peut être dur, violent et sombre. Il porte (trop) souvent atteinte à l’intégrité de la femme, véhiculant une image d’elle, dégradante. Mais on découvre que, pareil à un costume sur mesure, il s’adapte aussi à l’individu qu’il habille. Et c’est probablement pour cela qu’il tend à se démocratiser aussi nettement aujourd’hui. Véritable domaine d’expression « interactif », le porno obéit à une logique artistique : tel un tableau, il peut toucher des publics différents, sous différentes formes et pour différentes raisons ; chacun est libre d’y trouver une interprétation ou un écho spécial, fonction de ses envies, son vécu personnel ou ses références culturelles propres.

Finalement, du « Mom-porn » au « Comic-porn », en passant par le « Bobo-porn », le porno d’aujourd’hui semble pouvoir se décliner sous de multiples facettes, s’avèrant ainsi être un parfait catalyseur de tendances sociologiques, dans la mesure où il cristallise des projections, des représentations mentales individuelles diverses et variées.  Et, quoique l’on en pense ou dise, ce pouvoir tout particulier d' »universalisation » est bien propre à l’art.

« En fait, le porno, c’est ce qu’on en fait », concluai-je finalement, la fin de soirée venue, en cherchant ma station de métro.

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