Opinions, analyses

Lacub, les Femen, « 50 nuances de Grey » : la couverture de « L’Express » diabolise la femme

[Article paru le 06/03/13, sur Le Plus Nouvel Obs : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/795347-iacub-les-femen-50-nuances-de-grey-la-couverture-de-l-express-diabolise-la-femme.html]

Femmes, l’arme du sexe : le cas lacub, les nouvelles amazones, le grand malaise des hommes. Non, ce n’est pas le titre d’un nouveau jeu de guerre pour console, c’est bien la couverture machiste que nous présente cette semaine « L’Express ».

Coïncidence, pur hasard du calendrier ? Il semblerait que le magazine ait décidé de célébrer le 8 mars, journée internationale des droits des femmes, d’une bien triste manière.

Le « grand malaise des hommes », une question d’intérêt public ?

Ce n’est pas la première fois que l’hebdomadaire sert à ses lecteurs une telle couverture sexiste. On se souvient, en octobre dernier, de celle sur François Hollande et « ces femmes qui lui gâchent la vie » qui avait provoqué l’ire de la plupart des collectifs féministes. Moins de cinq mois après cette une largement jugée comme « bête, sexiste et machiste » et loin de tirer les leçons de ses erreurs du passé, « L’Express » réitère et monte d’un cran.

Un comble pour un magazine qui, s’érigeant en juge, avait fermement condamné la une de son homologue « Le Nouvel Observateur » consacrée au livre de Marcela Lacub (« Belle et Bête ») sur sa liaison avec Dominique Strauss-Kahn. Un choix éditorial par ailleurs d’autant plus agaçant que le directeur de la rédaction du magazine, Christophe Barbier, s’était également permis de donner de grandes leçons de morale à ses confrères de « L’Obs », expliquant ici et que lui-même n’aurait jamais mis le « cas Iacub » en couverture et que « L’Express » n' »aurait pas publié les bonnes feuilles du livre de Marcela Lacub sur DSK », considérant que « l’intérêt public n’était pas en question ».

Il faut donc croire que les hommes seraient à ce point opprimés que « L’Express » juge aujourd’hui d’intérêt public d’évoquer le « grand malaise des hommes ». À ce train, pourquoi ne pas demander au Premier ministre Jean-Marc Ayrault d’ériger ce fléau au rang de grande cause nationale ?

Pot-pourri de femmes dangereuses

Dans sa désormais très coutumière vidéo postée sur le site de « L’Express », le directeur de la rédaction Christophe Barbier assure le « lancement » de son numéro 3218, à la manière dont on lancerait une bombe à retardement. Un « teaser » à la fois confus, manichéen et par conséquent bancal. Jugeons-en ensemble :

« De Marcela Lacub aux Femen en passant par les lectrices de ’50 nuances de Grey’, de grands mouvements s’installent du côté des femmes, qui utilisent le sexe comme arme privée ou politique. […] Marcela Lacub est celle par qui le scandale DSK est revenu. Mais elle n’est pas la seule à utiliser le sexe comme arme privée ou politique. Il y a aussi les Femens, les millions de lectrices anonymes qui ont acheté ’50 nuances de Grey’. Il y a un mouvement de fond. »

L’édito a presque des airs de synopsis de « Zone Interdite » : « Ces femmes qui veulent détruire les hommes. Qui sont-elles ? Quels sont leurs réseaux ? Quels sont leurs méthodes ? Comment déjouer leurs pièges? Peut-on se sortir de cet enfer ? Une enquête de… » Pour un peu, on en rirait. Mais non.

« De Marcela Lacub aux Femen en passant par les lectrices de ’50 nuances de Grey’. » Il faut avouer qu’il y a de quoi rester coi devant cet amalgame pour le moins fantaisiste. Soyons sérieux : à part, naturellement, le genre auquel elles appartiennent, quel dénominateur commun « L’Express » peut-il bien trouver à ces femmes ?

Si les Femen ont fait de leur nudité une signature (plus qu’une arme) et portent bien en leur mouvement quelque revendication, on a beau chercher, on ne voit pas trop en quoi les lectrices adeptes du nouveau mummy porn « utilisent le sexe comme arme privée ou politique ». Ni d’ailleurs quel pourrait être leur intérêt ou mobile.

On ne voit pas bien non plus ce qui vaut à Marcela Lacub d’être elle aussi « fourrée » dans ce pot-pourri de femmes dangereuses à placer sous haute-surveillance. Dans son livre – certes aux  parfums de trahison –, il n’est question, a priori, que de ses frasques sexuelles avec DSK. Un récit de six mois d’aventure « cochonne », certainement très croustillant, mais sans aucune référence conceptuelle, ni allusion à des faits politiques. Pas un grand livre mais seulement une « honnête confession people », comme le juge, d’ailleurs, avec condescendance, « L’Express ».

La guerre des sexes selon « L’Express »

Le ton utilisé par « L’Express », volontairement alarmant (« grand malaise »), donne à penser que l’heure est grave. Le langage trivial employé (arme, du côté de, amazones [1]) tente de faire basculer le lecteur dans une ère séparatiste. L’ère de la guerre des sexes.

« L’Express » est-il en proie à une violente poussée de masculinisme aiguë pour insinuer ainsi que les hommes seraient menacés par des créatures perfides et calculatrices, usant de leur sexe pour les avilir ?

Selon le principe du miroir et dans la même veine revendicative, certains grands titres de la presse féminine n’auraient pas fait mieux s’ils s’étaient lâchés. C’est d’ailleurs ce que fait, non sans humour, une journaliste de « Elle »  sur Twitter :

laurenbastide@laurenbastide

« HOMMES : L’arme du pénis. Le cas DSK. Le scandale Richardson. Le drame Berlusconi. Le désarroi des femmes. » Ça marche aussi.

37 Retweets   7 favoris

Certes, certains collectifs qui se proclament féministes en font trop, et l’éternelle victimisation des femmes qu’ils entretiennent peut finir par agacer et, au final, desservir leur cause. Mais une telle posture de diabolisation de la femme par le magazine est puérile et ridicule.

En écrivant « Marcela Lacub, celle par qui le scandale DSK est revenu », on peut lire en filigrane l’autre moitié de la phrase, qui n’a pas été écrite mais fortement pensée : « Nafissatou Diallo, celle par qui le scandale est arrivé. » Deux femmes que « L’Express » semble tenir pour responsable de la descente aux enfers de l’ancien présidentiable.

Alors, réel « grand malaise des hommes », ou bien plutôt véritable « malaise » au sein de la rédaction ? Recherche du buzz médiatique ou conviction profonde ? Si un faux pas éditorial est toujours possible et pardonnable, la récidive, elle, ne l’est pas. Avec cette nouvelle couverture, « L’Express » persiste et signe, se montrant ouvertement, définitivement et Express-ément sexiste.

——————

[1] Le terme « amazones » pour qualifier les Femen n’est pas un choix des plus heureux. Car, bien que désignant un peuple de guerrières dans la mythologie grecque, l’étymologie populaire admise pendant l’Antiquité, décompose quant à elle le mot en « a-mazos », littéralement celles qui n’ont pas de seins, car la légende dit que ces guerrières avaient coutume de se couper le sein droit afin de pouvoir tirer à l’arc à flèche. Retour au texte.

Publicités
Par défaut

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s