Opinions, analyses

« Violez-la ! » : l’étrange « humour » du pédiatre Aldo Naouri et la complaisance de « Elle »

(Article paru le 15/04/13, sur Le Plus Nouvel Obs : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/820245-violez-la-l-etrange-humour-du-pediatre-aldo-naouri-et-la-complaisance-de-elle.html)

Le 29 mars 2013, le site internet du magazine « Elle » a publié un entretien avec Aldo Naouri, dans le cadre de la promotion de son dernier livre « Prendre la vie à pleines mains ». Le pédiatre et écrivain y a tenu des propos ambigus et malheureux, pouvant être interprétés comme une véritable apologie du viol, en particulier du viol conjugal.

Ces propos consternants et d’un autre âge ont provoqué l’indignation générale dans la blogosphère et sur les réseaux sociaux. Beaucoup de féministes, mais aussi de nombreux internautes de tous sexes, de tous âges et de toutes CSP se sont ainsi mobilisés, comme en témoigne, par exemple, cette pétition en ligne, qui demande le retrait de ces propos ainsi que des excuses conjointes du pédiatre et du magazine féminin.

Voici un extrait de cette interview controversée :

« ELLE. Dans votre livre, vous évoquez ces mères entièrement dévouées et qui ne font plus l’amour après la naissance de leur bébé. Vous parlez d’une consultation où vous dites à un père devant sa femme : ‘Violez-la !’ C’est choquant : le viol, y compris conjugal, est un crime condamné par le Code pénal.

Aldo Naouri. C’est évidemment une provocation ! J’étais devant un homme qui me disait : ‘J’en crève d’envie mais j’attends qu’elle veuille.’ Sa femme le regardait sans rien dire. J’ai dit en exagérant : ‘Violez-la !’ C’était excessif mais c’était une manière de dire : ‘Allez-y, foncez, ça viendra bien !’ D’ailleurs, à ces mots, le visage de la femme s’est illuminé ! »

Un pédiatre sacrément perspicace…

Ah, d’accord. « Violez-là », c’était de l’humour en fait. Heureusement qu’Aldo Naouri l’explique à « Elle », parce que là (hihi), vraiment, on a failli mal le prendre. D’autant que nous, les femmes – enfin, surtout les post-accouchées –, de l’humour, on n’en a pas des masses.

Faudrait peut-être même voir, les filles, à ne pas trop tirer une gueule de 10 mètres de long après l’arrivée de bébé, hein ? Parce que faut pas charrier : masque, fatigue, pâleur, cernes, tout ça, c’est inesthétique, pas très engageant et, au final, pas très bon pour la « bonne marche » de votre relation conjugale.

Allons, allons, les filles, rions de bon cœur avec les journalistes de « Elle » d’avoir été ainsi démasquées par un pédiatre perspicace qui connaît si bien les femmes.

Eh oui ! On est bien obligées d’avouer maintenant : en fait, si on tarde ainsi à renouer avec une vie sexuelle débridée, juste après une grossesse épuisante et un accouchement éprouvant, c’est qu’on le fait exprès. Un des meilleurs moyens que l’on ait trouvé, petites coquines, pour nous venger de nos compagnons – qui, eux, n’ont partagé l’expérience que de loin – est de les obliger sadiquement à mettre le braquemart sur pause.

Non, parce que, honnêtement, il nous a bien vu venir le monsieur : décliner une offre de chevauchée fantastique en invoquant des prétextes bidons, ça pue quand même la mauvaise foi à plein nez, non ?

Une cicatrice d’épisiotomie ou de césarienne vous fait souffrir ? Une petite baisse de forme physique, liée à des hémorragies ou un retour de couche qui vous a laissée exsangue ? Une légère inflexion de la libido due à la chute d’hormones ? Qu’à cela ne tienne, arrêtez vos simagrées : rien de tel qu’une bonne levrette pour vous remettre d’équerre.

Les toujours très bons tuyaux de « Elle »

Vous vous sentez un peu chamboulée avec votre nouveau corps, vous vous trouvez laide avec votre ventre tout vide qui pendouille ? Vous ne vous sentez pas « sexe » avec vos seins douloureux qui pissent le lait non-stop et auréolent vos tuniques XXL ? Rassurez-vous, monsieur fera preuve de mansuétude à votre égard et fermera les yeux sur tous ces petits détails qui vous chagrinent.

Car monsieur, à vrai dire, s’en contrecarre. Comprenez, chères lectrices de « Elle », après toutes ces longues semaines de jachère forcée, il « en crève d’envie », lui, de vous débroussailler le jardin. Et vous verrez, une fois défrichée, votre visage terne s' »illuminera » comme rose au petit matin.

Et si vraiment, après tous ces bons conseils glanés dans votre magazine féminin, et malgré toute votre bonne volonté, vous ne sentez toujours pas le « pilonnage » salvateur, en bonne et due forme, préconisé par monsieur Naouri, il vous reste toujours une dernière carte à abattre : celle que votre même magazine vous avait judicieusement dévoilée, dans un dossier pédagogique et édifiant intitulé « La fellation, ciment du couple ». Voyez ?

Dans tous les cas, vous l’aurez compris, le message est clair : il y a urgence à pratiquer le sexe (et obligation), sitôt après votre accouchement, quitte, pour cela, à ce qu’on vous force un peu, voire beaucoup. Ce qui, en l’occurrence, ne devrait pas poser problème puisque le viol – paraît-il – figure parmi les fantasmes féminins les plus fréquents (après le coup du lieu insolite et du parfait inconnu…).

Le viol conjugal banalisé

Il y va de la pérennité de votre couple d’une part, mais aussi de la santé psychologique de votre enfant, que vous pourriez être tentée d' »étouffer » si vous ne contentez pas suffisamment votre appétit sexuel.

Peu importe, d’ailleurs, la « qualification » officielle de votre partenaire :

« L’important est que la femme soit distraite (sexuellement) de son enfant, qu’elle recouvre quelque chose de sa féminité. Il m’est arrivé de dire à une femme seule de prendre un amant », affirme le pédiatre.

Les plus fute-fute d’entre nous approchant dangereusement la quarantaine et n’ayant toujours pas eu d’expérience lesbienne pourront même faire coup double… et préférer une amante (cf. les récents conseils de « Elle » pour ne pas rater sa vie sexuelle).

Alors, sous couvert de « second degré », peut-on rire de tout ? Je ne crois pas. Les propos malheureux tenus par Aldo Naouri sont choquants dans la mesure où ils contribuent à banaliser le viol, et en particulier le viol conjugal.

Mais le plus choquant, dans cette affaire, n’est pas tant la teneur des propos tenus par l’interviewé, mais l’étonnante complaisance de l’intervieweur, qui – se contentant tout juste de rappeler mollement que le viol, y compris conjugal, est un crime condamné par le Code pénal – s’en fait le bien triste relais.

Certes, relayer une information n’est pas forcément la cautionner. Mais en tant que magazine culturel et d’information, « Elle » avait un devoir de réserve vis-à-vis de propos qu’elle a cependant choisi de retranscrire, purement et simplement, sans filtre ni bémol. Un travail auquel est pourtant supposée s’astreindre toute rédaction… et qu’on appelle aussi le choix éditorial.

Un choix éditorial pour le moins scabreux et malvenu (ou peut-être tout simplement inexistant) de la part de « Elle », un grand titre de presse féminine qui se prétend pourtant féministe.

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