Opinions, analyses

Un homme sur trois a déjà simulé un orgasme : gare aux tendances érigées en postulats

[Article paru le 09/05/13, sur Le Plus Nouvel Obs : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/854674-un-homme-sur-trois-a-deja-simule-un-orgasme-gare-aux-tendances-erigees-en-postulats.html]

Arrêtez tout. Un homme sur trois aurait déjà simulé un orgasme. À en croire les nombreux magazines (papier ou en ligne) qui en ont fait, ces derniers jours, les gros titres de leur rubrique « sexo » (et même « société »), cette affirmation du docteur Abraham Morgentaler, professeur à Harvard, dans un article tout juste paru dans le « Daily Mail », pourrait bien venir chambouler tous nos schémas sexo classiques. Du moins ceux dont les « spécialistes » nous rebattent inlassablement les oreilles depuis des décennies, dans les médias.

ll est vrai qu’à prime abord, un homme en train de simuler n’est pas quelque chose, que l’on s’imagine naturellement et peut même faire sourire, tant l’orgasme masculin est – aujourd’hui encore et à tort – directement associé à l’éjaculation.

Pourtant, toute personne un tant soit peu renseignée sait qu’un homme qui éjacule ne jouit pas forcément (l’éjaculation étant seulement une manifestation locale de l’excitation) et vice-versa : un homme peut jouir sans éjaculer (éjaculation sèche dans le jargon sexo). Enfin, puisque la plupart des femmes déclarent ne pas sentir le « moment crucial » où leur compagnon se libère (pour dire la chose de façon poétique), on comprend dès lors qu’il soit très facile, pour lui, « de faire croire que ».

Ainsi, dans son dernier ouvrage intitulé : « Why men fake it. The totally unexpected truth about men and sex » (« Pourquoi les hommes simulent, la vérité inattendue sur les hommes et le sexe »), le sexologue américain relate qu' »une fois engagés dans une relation, un tiers des hommes affirme avoir déjà simulé un orgasme ».

Ouvrage du docteur Abraham Morgentaler

Mais qui a dit que les hommes n’étaient pas altruistes ?

Toujours selon ce même chercheur – qui a tout de même consacré pas moins de 25 ans de sa vie à ses travaux sur l’étude de l’orgasme masculin – les hommes prêteraient davantage attention aux émotions de leur partenaire qu’aux leurs. Et de surenchérir, comme pour se justifier : « Pour un homme qui se comporte mal, je peux vous donner 10 exemples d’hommes qui sont dévoués et sérieux et font du mieux qu’ils peuvent pour se montrer comme un partenaire fiable » [Malaise].

Les hommes feindraient eux aussi au lit, mais attention, pas par orgueil, ni pour masquer ennui ou fatigue, mais simplement pour faire plaisir à leur compagne et la rassurer sur la qualité du « boulot ». Soit uniquement par « amour et gentillesse », pour reprendre les termes exacts du sexologue. Lequel nous apprend également que ces hommes qui simulent « manquent de confiance dans leur virilité », et « s’angoissent pour leurs érections, se montrent très inquiets du regard et du plaisir de leur compagne ».

Nul doute possible. À entendre ce spécialiste, les hommes se sentiraient donc atteints dans leur virilité, fléchissant ainsi sous le poids d’une trop forte pression de la part de la société et – indirectement – des femmes. Une injonction de performance, un devoir de les satisfaire qui les inhiberait au point d’entraver leur libido et de les pousser, éhontément, à faire semblant.

Le féminisme, un bouc-émissaire tout trouvé

Interprétation pour le moins originale. Mais passons. Plus étonnant encore, l’origine de cette pression nouvelle, exercée à l’encontre des hommes, selon Abraham Morgentaler : sont pointées du doigt l’émancipation sexuelle des femmes et la revendication de leur propre plaisir. Autrement dit, ce serait l’augmentation de la visibilité du plaisir féminin qui serait responsable du rétrécissement de l’espace minimum vital de l’homme, pour accéder à une jouissance décomplexée. Progrès dans la recherche du plaisir pour l’un, « tue-l’amour » pour l’autre. Bien-être sexuel de l’un au détriment de l’autre…

Ce principe de vase communiquant est à peine capillo-tracté, mais est pourtant de plus en plus prisé par les auteurs de ces études-scoop, ces enquêtes « à sensation » que l’on voit fleurir dans les magazines de presse et les sites web et qui, pour se donner du crédit, se retranchent derrière des pseudo explications scientifiques ou sociologiques comme on le voit ici.

Revenons à l’étude qui nous intéresse, celle menée par le docteur Mortenger et relayée mercredi par le site Atlantico. Que dit-elle ? Que « 70% des femmes et 30% des hommes ont reconnu avoir simulé le plaisir pour répondre aux attentes de leur partenaire ».

Or, au risque de passer pour une rabat-joie, ce n’est ni un scoop ni un phénomène nouveau. L’absence momentanée de désir, la panne ponctuelle de plaisir chez l’homme n’existait-elle pas avant ? À l’évidence, nul n’a attendu cette enquête pour prendre la mesure de ce que l’homme (tout comme la femme, d’ailleurs) n’est pas un robot, coincé dans une mécanique infaillible.

Interprétation ou extrapolation ?

Et si – quitte à prendre ses libertés avec l’interprétation des chiffres – on se trouvait aujourd’hui, non pas dans une ère séparatiste (opposant le plaisir de homme à celui de la femme), mais plutôt dans une ère revendicative mutuelle de l’épanouissement sexuel de chacun ?

Ne pourrait-on pas y voir un contexte de saine parité, de dialogue ouvert où l’homme confierait plus facilement ses propres vicissitudes ou ressentis en matière de sexe (stress, fatigue, manque d’envie, etc…) ? Encore mieux, un nouveau climat de confiance où il serait plus enclin à dévoiler ses propres envies, ses propres attentes, mais aussi ses propres failles.

Il apparaît, dès lors, indispensable de prendre du recul par rapport à ces articles ou travaux racoleurs qui, s’appuyant sur des études « très sérieuses », transforment allègrement une simple tendance dégagée en postulat de base, cédant ainsi, sans états d’âme, à la facilité du raccourci ou de l’extrapolation « marketing ».

Bref. Gare aux articles qui… simulent.

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