Opinions, analyses

Delanoë ne se plaindra (finalement) pas de Nicolas Canteloup : pourquoi il a raison

[Article paru le 13/06/13, sur Le Plus Nouvel Obs : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/886018-delanoe-ne-se-plaindra-finalement-pas-de-nicolas-canteloup-pourquoi-il-a-raison.html]

Peut-on rire de tout avec tout le monde ? Apparemment pas.

Du moins, c’est ce que « L’Express » semblait donner à penser ces derniers jours, affirmant sur son site que Bertrand Delanoë ne goûtait pas aux imitations que Nicolas Canteloup faisait de lui, dans sa célèbre « Revue de presque » sur les ondes d’Europe 1.

Le magazine croyait savoir que le maire de Paris jugeait les imitations de l’humoriste « homophobes » et « caricaturales » et aurait fait part de son intention de se plaindre au directeur de la station radio, Denis Olivennes.

Delanoë ne fera rien et c’est tant mieux

Lors de son émission matinale, suite à une Manif pour tous sur le Champs-de-Mars, l’imitateur vedette d’Europe 1 avait en effet « singé » Bertrand Delanoë, façon « Cage aux folles », avec un phrasé très efféminé et le présentant comme un maniaque de la propreté :

« Ils m’ont tout salopé mon Champs-de-Mars, ces cathos. Et que ça piétine, que ça piétine et après, c’est Bibi qui bêche ».

http://www.dailymotion.com/video/x10thzk_nicolas-canteloup-delanoe-et-sa-capitale_fun

Mais ça, c’était hier… Car ce matin, l’entourage de Bertrand Delanoë a infirmé à « 20 minutes » l’information de « L’Express », laquelle ne serait apparemment qu’une « interprétation d’un off ».

Ainsi, malgré le « caractère répétitif [des imitations de Bertrand Delanoë] qui pourrait laisser penser que les sketchs de Nicolas Canteloup sont homophobes », le maire de Paris dément son intention d’interférer auprès de la direction d’Europe 1. Et c’est tant mieux.

Une imitation caricaturale mais non homophobe

Caricaturale, cette imitation? Indéniablement oui, elle l’est.

Mais est-elle vraiment homophobe ? On peut s’interroger sur ce point car la réponse ne peut être tout aussi nette et mérite d’être nuancée.

SOS homophobie définit l’acte homophobe comme suit :

« Toute agression physique, écrite ou verbale, la diffamation à l’égard d’hommes et de femmes, au seul motif d’une homosexualité vraie ou supposée. C’est également l’incitation à la haine, à la violence ou à la discrimination ».

Or l’imitation de Bertrand Delanoë par Nicolas Canteloup ne revêt pas ces différents aspects, décrits explicitement et utilisés par des associations anti-homophobie, pour caractériser l’acte homophobe.

Priorité à la liberté d’expression

Si l’on va chercher des réponses du côté du droit, maintenant, nul n’ignore que depuis 2003, avec l’article 132-76 du code pénal, la loi française sanctionne plus sévèrement les agressions et insultes lorsqu’elles sont motivées par l’homophobie. Ces dernières sont devenues tout aussi répréhensibles que les comportements racistes ou antisémites. Pour autant, les sketchs de Canteloup ne semblent pas comporter ce qu’on peut véritablement qualifier d’insultes ou agressions.

Même si le droit français protège évidemment le droit à l’image et à la vie privée de chacun, il semble néanmoins très largement favorable à la liberté l’expression (qui constitue un des droits fondamentaux résultant de la déclaration universelle des droits de l’homme) et au droit à la caricature. Laquelle, comme tout écrit, tout dessin ou encore toute imitation (par extension au média radio) est soumise à la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881.

Concernant le point précis du respect de la vie privée, on peut reconnaître qu’il n’y a pas eu violation. Puisque Bertrand Delanoë, souvenons-nous, avait choisi de faire son coming out en révélant publiquement son homosexualité en novembre 1998, dans l’émission « Zone Interdite ».

Le risque de rendre tabou l’homosexualité

Cependant, malgré un contexte juridique relativement permissif en France, on remarque que dans la pratique, la plupart des humoristes se « régulent » d’eux-mêmes, s’imposent une sorte d’autocensure, que ce soit sous l’influence du « politiquement correct », par crainte de courroucer des lobbying, de heurter des sensibilités, ou encore de stigmatiser des minorités.

Or c’est bien là où se situe le fond du problème. Sous réserve, bien-entendu, de ne pas inciter à la haine ou à la violence, on ne devrait pas « blasphéméiser » l’homosexualité. Interdire la caricature par crainte de stigmatiser des minorités est une mauvaise idée, puisque contre-productive. Car par lien de cause à effet, on rend précisément ce dont on ne doit pas se moquer, tabou ».

Plus encore, vouloir protéger les homosexuels de la satire, me semble comporter un côté condescendant et dérangeant. Comme si nous devrions avoir, à leur égard, un sentiment de commisération (sentiment de compassion en présence du « malheur » d’autrui). Mais exclure d’office les homosexuels du champ humoristique revient, au final, à les discriminer, les stigmatiser.

Quel que soit notre orientation sexuelle, nous devrions au contraire pouvoir faire équitablement objet de raillerie.

Rire de tout est un mal nécessaire

Certes, il ne doit pas être agréable pour Bertrand Delanoë de se voir ainsi transformer en fée du logis tatillonne, dans la bouche de Nicolas Canteloup. Mais il est probablement tout aussi détestable pour Rachida Dati de s’entendre dire, sur une des radios françaises les plus écoutées, que sa « pelouse est abîmée car beaucoup de monde est passé dessus ». Ou encore pour Dominique Strauss-Kahn, qu’il devrait porter une « braguette électronique, plutôt qu’un bracelet électronique« .

Libre à chacun donc, d’apprécier ou non ce genre d’humour. De le trouver de mauvais goût, déplacé ou bien hilarant. Libre à chacun d’avoir envie d’en rire ou pas. En son âme et conscience.

Alors, finalement, et pour revenir à notre question du début : peut-on rire de tout ? Je crois que oui. Et, dans la limite du respect d’autrui, c’est un mal nécessaire.

En son temps d’ailleurs, notre ami Pierre Desproges, l’avait exprimé à sa façon. Je lui laisse donc le mot de la fin :

« S’il est vrai que l’humour est la politesse du désespoir, s’il est vrai que le rire, sacrilège blasphématoire que les bigots de toutes les chapelles taxent de vulgarité et de mauvais goût, s’il est vrai que ce rire-là peut parfois désacraliser la bêtise, exorciser les chagrins véritables et fustiger les angoisses mortelles, alors oui, on peut rire de tout, on doit rire de tout. »

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