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« Nouvel Obs », « Causette » et la pédophilie : je me réjouis de cette polémique salvatrice

[Article paru le 07/07/13 sur Le Plus Nouvel Obs : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/897149-nouvel-obs-causette-et-la-pedophilie-je-me-rejouis-de-cette-polemique-salvatrice.html]

Comme beaucoup d’entre nous, j’ai pu suivre sur le web les réactions très vives suscitées par la récente publication de deux articles traitant d’un même fait divers : une professeure d’anglais qui a eu des relations sexuelles avec une de ses élèves âgée de 12 ans. « Récit d’une passion interdite » et « Une liaison particulière« , respectivement dans le « Nouvel Observateur » et « Causette« .

Deux articles dont la seule évocation du titre suffit à comprendre la polémique qui les a copieusement accueillis dans la blogosphère et sur les réseaux sociaux.

Comme beaucoup, également, je suppose, j’ai été étonnée de voir que de tels traitements de l’info aient pu ainsi passer à travers le filtre éditorial de rédactions ayant pignon sur rue et notoirement reconnues comme « sérieuses ». J’ai ensuite été soulagée de constater qu’il existait néanmoins un second « filet » en cas d' »accident » ou « maladresse » éditoriale.

Voyez, ce précieux filet, tendu juste au-dessous de la pensée unique, par ce qu’on peut appeler la « conscience collective », représentée à la fois par les autres journalistes, les blogueurs et les lecteurs.

Non, ce n’est pas une question de « liberté de penser »

Mais je dois avouer que la déception me gagne, lorsque j’entends des voix s’élever pour dénoncer ce contre-poids (pourtant indispensable) et s’offusquer de ce genre de polémiques (pourtant très saine), au nom de la « liberté de penser ». Un principe noble et respectable, que ces même voix détournent cependant, aux détours d’un argumentaire bancal et pernicieux.

Je réponds donc aujourd’hui, en particulier, à Peggy Sastre (dont j’apprécie par ailleurs, habituellement, énormément les chroniques). Je lui réponds puisqu’elle a étonnement choisi, au travers de sa tribune intitulée « Pédophilie partout, liberté de penser nulle part« , de se faire la porte-parole de tous ceux qui – par leurs propos ou leurs écrits – s’appliquent à minimiser la portée, la gravité de raisonnements, de comportements ou d’actes pathologiques et/ou répréhensibles.

Je réponds également, à travers elle, à tous ceux qui contribuent, à leur manière, à ce qu’on peut appeler la « culture du viol » et, par extension, à la banalisation de toutes les formes de violence ou d’abus perpétrés à l’encontre de personnes en situation de faiblesse.

À en croire la chroniqueuse invitée du Plus, il y aurait ainsi, d’un côté, les « pieux chevaliers », ardents défenseurs de la liberté de penser, progressistes et agitateurs d’idées. De l’autre, les étriqués, les obtus, les conservateurs, les coincés. En simple, des empêcheurs de tourner en rond qui entravent la bonne marche vers une société moderne, où le sacro-saint droit à jouir de quelques individus supplanterait le droit à la protection de l’intégrité de chacun.

Une société a besoin de barrières

Or une société digne de ce nom ne tire sa légitimité, son existence et sa pérennité qu’à travers les barrières qu’elle s’est construites, les codes de conduites qu’elle s’impose pour en protéger chaque membre.

Peggy Sastre regrette ainsi qu' »à cause de la peur des procès, des vindictes, les têtes un tant soit peu remplies différemment évitent de déverser ce qu’elles ont à l’intérieur, ou prennent d’énormes précautions […] mais le résultat est le même : des idées (pédophiles ?) meurent ou pire, ne voient jamais le jour ». (Est-ce vraiment si grave ? On croit rêver !)

Et de surenchérir plus loin : « Je ne crois pas connaître de sentiment plus désagréable que celui-là, le catalogue de toutes les idées avortées pour cause de prohibition socialement majoritaire. »

Eh bien, moi, si, je connais sentiment plus désagréable (du moins, je le devine) : la solitude, la honte, la culpabilité, l’horreur ou la colère que peut ressentir un enfant qui a été abusé par un adulte.

« Pourquoi faudrait-il que la sexualité soit une activité jugée comme immédiatement et absolument nocive quand elle se déroule entre un adulte et un enfant ? » s’interroge encore la chroniqueuse. « La sexualité n’est pas un domaine du général, du commun, de l’obligatoire et de l’absolu. Elle est un terrain de diversité, de complexité et d’individualités », ajoute-t-elle.

Certes…

Les « sens interdits », des protections

Mais si notre sexualité (qui, rappelons-le, relève de l’intime) est un terrain de singularités, notre société, quant à elle, est un terrain « collectif » et doit le rester. Elle s’est même, ne vous en déplaise, construite sur ce principe : la liberté (sexuelle) de chacun s’arrête là où commence celle des autres. Les « sens interdits » que notre société s’est créés consistent moins à entraver la liberté sexuelle de certains que de permettre à d’autres de protéger la leur. Et c’est faire preuve d’une grande malhonnêteté intellectuelle que de laisser entendre le contraire.

Peggy Sastre se lance dans un hommage vibrant à l’écrivain Tony Duvert, « qui n’a jamais caché ses penchants pédophiles » mais qui « n’a jamais été poursuivi ni condamné pour des actes de pédophilie. Il s’est contenté d’en écrire, d’en représenter ». La chroniqueuse s’extasie longuement sur les qualités littéraires de l’homme, s’indigne du traitement réservé à son idole par ses congénères et achève son éloge funèbre sur un pathétique couplet, relatant sa solitude aux derniers moments de sa vie.

Un bien curieux appel à la compassion, destiné à servir un argumentaire pour le moins incongru et déplacé. Oui, un pédophile reste un être humain. Qui a dit le contraire ? Oui, il peut avoir des qualités. Encore oui, on peut être bourreau et être aimé (les enfants battus ont toujours une attache affective très forte vis-à-vis du parent qui les bat et la femme battue aime également le mari violent). Et alors ? Cela n’atténue en rien la sordidité de la pensée ou des actes du bourreau. Cela sous-entend encore moins un hypothétique « consentement » de la victime.

J’ajouterais – si l’on va par là – qu’on peut même aussi être bourreau et avoir des sentiments pour sa victime. C’est même fréquent.

Le crime passionnel n’est plus une circonstance atténuante

Les auditions, dans les affaires de viols, de violence et autres crimes « passionnels », regorgent de « j’ai frappé mon gamin mais je vous assure que je l’aime et que je ferais tout pour lui » ou bien « je l’ai violée parce que j’étais trop amoureux et je n’ai pas su me contrôler » ou encore « j’ai tué ma femme, parce que je l’aimais trop ». Même si cela l’a longtemps été pour les tribunaux, ce n’est pas une circonstance atténuante, non plus.

Puis, la chroniqueuse du Plus fait référence à son « passé de petite fille ayant connu bien avant la puberté cette sexualité-là ». Je suis triste pour elle.

Quand bien même cette dernière déclare n’en retirer aucune souffrance, allant même, au contraire, jusqu’à affirmer : « Sans elle, j’aurais connu la solennité de la sexualité, le sérieux de l »intime’ et tous les rites de passages entre vie non sexuée et vie sexuée […] que je considère comme un beau gros tas de merde. » Reste que la relation adulte-enfant est intrinsèquement déséquilibrée.

Un enfant n’est jamais consentant

Une fillette n’est pas armée, n’a pas la maturité psychique lui permettant d’avoir la conscience libre et éclairée de ce qu’un adulte manipulateur lui fait subir. La douce transition dont parle Peggy Sastre existe, mais pas comme ça. Jamais. L’enfant, dans ce genre de contexte, n’est pas consentant. Jamais. Il est abusé. Point.

J’ai moi-même un enfant de 12 ans. Un ENFANT. Dans sa tête et dans son corps. Dans ses jeux, dans ses rires et dans ses rêves. Cette vérité-là ne souffre aucun bémol. C’est son droit. Le plus basique. Le plus absolu aussi. Je serais dévastée, en tant que mère, de n’avoir su ou pu le lui préserver.

Et il découvrira, je l’espère, à son rythme – et non pas au rythme d’un adulte désorienté – ses propres désirs. Son cheminement intime, je le souhaite très fort aussi, sera libre et uniquement guidé par les envies et attentes de son âge.

Mais revenons en maintenant plus précisément au débat qui nous intéresse. Soit on on se contente de faire du journalisme d’information pure, c’est-à-dire un travail de restitution la plus exacte et objective possible de faits, soit on fait du journalisme d’opinion. Et dans ce cas, il appartient aux rédactions d’assumer, a minima, les remarques, débats et éventuelles polémiques qui en découlent. La liberté de penser vaut dans les deux sens.

Je me réjouis des polémiques

Or, on s’aperçoit que la pratique de certains journaux et magazines, sous la pression d’un lectorat indigné, suppriment des articles, offrent leurs plus plates excuses (partielles ou totales), pour leur « maladresse sans nom« . D’autres assignent en justice les vilains diffamateurs (souvent des blogueurs ou chroniqueurs indépendants). Certains, défiant toute logique, s’excusent et assignent en même temps, remettant sérieusement en cause la sincérité de leur repentance.

Grégory Lassus-Debat@GregGLD

@LaPeste « un magazine pro-pedo » ? Je vous donne rendez-vous bientôt… Dans un tribunal.

 

Cependant, il faut bien le dire, une rédaction qui assigne en diffamation, cela sonne comme un aveu d’impuissance. Une impuissance à argumenter, justifier et finalement assumer ses choix. Brandir la menace de l’action en justice est le dernier et minable recours pour rompre un dialogue embarrassant et faire taire les détracteurs gênants.

Pour toutes ces raisons donc, et contrairement à Peggy Sastre, je me réjouis pleinement de ces polémiques qui, comme autant de garde-fous contre la pensée unique, opposent un indispensable contre-pouvoir à la toute puissante machine médiatique. Et je ne suis pas loin de penser que ce travail d' »observation » réalisé en aval par d’autres journalistes, blogueurs ou simples lecteurs ne vient pas à l’encontre, mais en complément de celui réalisé en amont par les rédactions.

La liberté de penser est un principe facile à revendiquer, beaucoup moins à laisser appliquer.

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