Opinions, analyses

« Elle » et les femmes qui se forcent à faire l’amour : un dossier bâclé et sexiste

[Article paru le 29/09/13, sur Le Plus Nouvel Obs : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/946065-elle-et-les-femmes-qui-se-forcent-a-faire-l-amour-un-dossier-bacle-et-sexiste.html]

Cette semaine sur son site web, le magazine « Elle » a sorti du placard, dépoussiéré et publié un vieux dossier (paru une première fois en mars 2008), intitulé « Faut-il se forcer à faire l’amour ?« .

A la rédac’ « Sexo » du Plus, cet étrange déterrage n’est pas passé entre les mailles de la revue de presse. Comment appréhender un tel article en 2013 ?

L’article de « Elle » n’y va pas par quatre chemins et annonce la couleur dès les premières lignes : « Pour une (vraie) ‘migraine’, combien de fois les femmes prennent-elles sur elles et se forcent à faire l’amour ? » « Assez fréquemment », répond le Dr J.-D. Nasio, psychiatre.

Puis, au gré des témoignages qui se succèdent, le magazine féminin dresse la liste de toute une pléiade de (bonnes ?) raisons qui pousseraient les femmes à accepter de « passer à la casserole », ce même quand le cœur n’y est pas tout à fait.   En voici, le substrat :

1. Par naïveté : « Je pensais que le sexe faisait partie des choses que les couples se doivent de faire » (Lucie).

2. Par résignation : « Mais au final, ça ne me dérange pas, parce que le désir n’est jamais très loin » (toujours Lucie).

3. Pour la paix : « Tant que les sentiments sont là, se forcer fait partie des petits gestes que l’on consent à faire pour rendre le quotidien plus facile » ou « parce que le fait de dire non très clairement peut souvent dégénérer en une dispute qui n’a rien à voir » (Judith).

4. Par gentillesse : « pour ne pas décevoir un partenaire que l’on aime et que l’on ne veut pas blesser […] par tendresse, pour rassurer son partenaire » (la rédaction de Elle).

5. Par calcul : « Par peur qu’il n’aille voir ailleurs, par calcul, pour éviter la rupture » (la rédaction de Elle).

6. Par philosophie et/ou optimisme : « Au final, je sais que faire l’amour me fait du bien. Donc le faire alors que je ne suis pas particulièrement d’humeur libidineuse, c’est à la fois une manière de ne pas vexer mon fiancé et de me détendre » (Laure, 32 ans)

7. Par faiblesse : « Et quand je ne suis vraiment pas très partante, je concède une petite fellation et, ni vu ni connu, tout le monde est content ! » (Marianne 43 ans).

Un article pauvre, stéréotypé et sexiste

C’est article est sexiste, d’abord parce qu’à travers tous ces témoignages – exclusivement de femmes, d’ailleurs – seul le cas de figure où ce sont elles qui se forcent pour le plaisir des hommes est envisagé.   Rien de bien nouveau dans ce constat, puisqu’avec « la pipe, ciment du couple » et l’interview du pédiatre Aldo Naouri, « Elle » nous avait déjà habitué à ce genre de farce.

Stéréotypé, ensuite, parce qu’à la question « est-il bon ou pas pour le couple de s’obliger aux ébats ? », « Elle » laisse entendre que oui et que cette obligation concerne les seules femmes.   Mais pire encore, l’article explique que ne pas vouloir se forcer au nom d’une liberté sexuelle acquise en 1968 serait dépassé. Les femmes ne seraient ainsi plus contraintes et le fait de se forcer serait vécu par la plupart d’entre-elles comme un « acte de tendresse et d’affection », et non comme une « soumission ou une abnégation ».

Pourquoi ne pas avoir interrogé d’hommes ?!

Cet article est d’autant plus pauvre que que le sujet, bien que très intéressant, est appréhendé de manière extrêmement réductrice. À mon sens, il manque à ce dossier un pendant non négligeable : le pendant masculin. Car une chose est certaine : hommes et femmes sont aujourd’hui bien égaux devant l’éventuelle absence de désir.

Les deux sexes sont également équitablement confrontés à la pression ambiante, générée par une société hypersexualisée et injonctive, dans laquelle l’épanouissement de l’individu passe forcément par la performance sexuelle.

Diktat du sexe

Pour autant, si le titre du dossier (« Faut-il se forcer ? ») est racoleur et trompeur (le lecteur, s’attend en effet à trouver une réponse : oui ou non), le fait de se poser cette question ne me paraît pas, en soi, choquant. En vertu du principe de la liberté individuelle, ce choix appartient en effet à chacun et ne souffre, pour cette raison, aucun jugement de valeur.

D’une part, nous avons tous un rapport à la sexualité différent. Là où certains y verront un acte sacré et lourd de sens, d’autres verront en l’acte sexuel ni plus ni moins qu’un langage, un moyen de communiquer avec quelqu’un qui nous plaît.

Par ailleurs, notre degré d’aptitude à faire semblant, notre seuil de tolérance face à l’hypocrisie et notre niveau d’acceptation devant le compromis, varie suivant notre personnalité. Tout est affaire de circonstances, dépend de la propre histoire de chacun et, surtout, de celle qu’il souhaite engager avec son partenaire. Que ce soit au boulot, dans notre vie sociale ou affective, on ment tous. À des degrés différents, certes, mais on ment. On se ment parfois à soi-même, aussi.

Une pause s’impose

Ce qui me choque le plus, à vrai dire, c’est qu’en 2013, des magazines qui se veulent ouverts et progressistes en soient toujours réduits à titrer de la sorte. Il me semble qu’ils ne risqueraient pas la peine de mort en osant de temps en temps une une du style : « 10 bonnes raisons de ne pas faire l’amour ».

Et puis, faut-il encore le rappeler, ne pas faire l’amour ne signifie pas ne pas avoir de vie sexuelle. Une abstinence volontaire ou subie peut, au contraire l’exacerber en favorisant l’auto-érotisme (tellement plus joli que le terme de masturbation), les fantasmes la sensibilité à d’autres sources de plaisir. Tout ceci apporte aussi une grande satisfaction. Et presque jamais de déception (à moins d’avoir deux mains gauches et une imagination sacrément indigente).

Rompre avec le sexe permettrait ainsi de mieux se redécouvrir, de réveiller ses désirs en se donnant le temps de les (ré)identifier et se les (ré)approprier.

Consommer moins pour consommer mieux

En ces temps de crise (crise du sexe ?) où l’on nous donne à « consommer » du sexe jusqu’à l’overdose, ne serait-il pas préférable de consommer moins, pour consommer mieux ?

Certains auteurs ou écrivains, d’ailleurs, ont à leur manière amorcé une douce résistance face à cette normalisation moralisatrice et injonctive du sexe. La réflexion menée par Peggy Sastre dans son ouvrage « No sex » ne manque pas d’intérêt. Les confidences de Sophie Fontanel, femme intelligente, séduisante et abstinente (oui c’est possible) sont touchantes et interpellent dans son livre « L’Envie ». « L’amour sans le faire », roman de Serge Joncour nous indique, par ailleurs, qu’il peut être salutaire parfois de savoir s’arrêter pour « réapprendre la patience et la sauvagerie ». On ne donne pas à manger à quelqu’un qui a soif… Et si ceux qui ne font pas ou plus l’amour avaient simplement soif d’autre chose ?

Et après tout, nous serrer un peu la ceinture de temps en temps, ne pourrait-il pas nous faire du bien ? Ne serait-ce que pour voir – au moins une fois – ce qui se passe légèrement au dessus.

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