Opinions, analyses

Anti Rape Wear : des culottes qui entretiennent la culture du viol.

[Cet article a été publié sur Le Plus Nouvel Obs, le 07/11/13 : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/967135-culottes-anti-viol-l-art-d-entretenir-la-culture-du-viol-et-culpabiliser-les-femmes.html]

« Une protection portable quand les choses tournent mal ». C’est le slogan de lancement de l’Anti-Rape Wear, nouvelle marque de sous-vêtements anti-viol, lancée par deux entrepeneures new-yorkaises. Avec cette culotte « révolutionnaire », dont les élastiques se resserrent lorsqu’elle est enfilée, ces jeunes créatrices entendent ainsi offrir aux femmes une meilleure protection contre certaines tentatives de viol.

Conçues spécialement pour résister à l’arrachage et au découpage, ces culottes seraient en effet équipée d’un micro-cadenas avec un code à 4 chiffres et pas moins de 132 combinaisons de verrouillage différente !

Pour l’instant à l’état de simple projet, ces sous-vêtements d’un nouveau genre pourraient rapidement être commercialisés : les créatrices ont eu eu la bonne idée de faire appel à la générosité des internautes via la plate-forme de crowdfunding IndieGoGo et ont déjà réussi à lever plus de 39.000 dollars, sur les 50.000 escomptés.

Bien, bien, bien…

Non mais les filles… Vous êtes sérieuses-là ? Vous pensiez vraiment pouvoir nous refourguer vos ceintures de chasteté, dignes d’une autre époque ? La fièvre du business aurait-elle gravement endommagé votre capital-lucidité ?

Je n’ai pas envie de penser « viol » au saut du lit

Passons à la rigueur sur l’aspect esthétique, hein. Quelle genre de femme suffisamment superficielle ferais-je, en réduisant affaire aussi grave à simple souci de coquetterie ? Parlons donc plutôt confort… Si toutefois cela est encore permis. Et pardon à l’avance pour ces vilaines petites pinailleries, mais j’ai besoin d’être rassurée sur plusieurs points de détails.

Ne se sent-on pas trop saucissonnée, entre les fameux élastiques indestructibles qui enlacent notre abdomen et nos cuisses ? Est-ce que le tissu indéchirable, indécoupable (ignifuge et tout ce que vous voudrez) offre les mêmes qualités respirantes que le coton ?

Parce que, comprenez, si je suis obligée de troquer ma tranquillité d’esprit pour une « paranoïa préventive », si je dois apprendre (et apprendre à ma fille) dès le matin en m’habillant, à penser « viol » en même temps que « douche » et « café », cette culotte se doit a minima d’être confortable et se faire oublier le reste de la journée.

Que fais-je si – après avoir pourtant bien calculé dès mon réveil la probabilité de me faire violer – une envie pressante me saisit de façon inopinée dans la journée ?

Moi, pauvre petite cervelle, qui ne retiens déjà pas mon numéro de sécurité sociale, ni le code PIN de mon téléphone, ni même celui de ma carte bancaire, comment vais-je m’en sortir avec celui de ma culotte !? N’aurais-je pas intérêt à me le faire tatouer discrètement derrière l’oreille, entre deux orteils, ou bien tout autre endroit où le violeur ne pourra pas le lire ?

Une minimisation et une hiérarchisation malsaine de la gravité du viol

Trêve de cynisme. On marche sur la tête tant cette campagne de financement est consternante. Elle contribue, en effet, à entretenir ce qu’on appelle aujourd’hui la culture du viol. Les pires clichés sur le viol y sont concentrés pour en alimenter les deux composantes principales : la minimisation de la gravité du viol et la culpabilisation des femmes.

« Au cas où ça tournerait mal ». La tournure utilisée par la marque est révélatrice. Faut-il le rappeler, un viol n’est pas un accident. Dans les colonnes du Huffington Post britannique d’ailleurs, l’écrivain féministe Louise Pennington prend clairement position contre cette culotte, indiquant que le viol « n’est pas quelque chose qui tourne mal. C’est un crime, avec un agresseur réel qui choisit de violer ». Elle estime, en outre, que cette pseudo invention est « juste une autre façon de blâmer les femmes victimes de viols, plutôt que de s’attaquer à l’épidémie de violence masculine ».

De la même façon, prétendre pouvoir « protéger les femmes contre les conséquences néfastes d’un viol », cela revient à circonscrire ces effets néfastes à la seule pénétration. Or – loin s’en faut – éradiquer le viol, ce n’est pas simplement empêcher l’entrée au vagin. Tout porte ici à croire que la pénétration est considérée comme l’échelon suprême dans l’échelle de gravité ou d’horreur de l’agression subie.

Cette « sacralisation » presque religieuse du vagin, érigé en indicateur de gravité du viol, a un côté choquant. Comme si finalement, l’honneur et la pureté de la femme étaient saufs, dès lors que le coït n’a pas eu lieu. En matière d’agressions sexuelles, il ne peut pourtant pas être établi de hiérarchie des préjudices physiques et psychologiques endurés par la victime.

À l’évidence, une femme se sentira tout aussi meurtrie, atteinte dans sa dignité, d’avoir été insultée, traînée par les cheveux, jetée à terre, touchée et violentée, que si elle avait été prise de force. Il appartient à elle seule d’apprécier la gravité du traumatisme subi. Personne n’est légitimé à lui dicter ce qu’elle doit considérer comme le plus dégradant pour elle-même.

La femme, cet éternel coupable

La marque AR-Wear ne nous épargne pas, non plus, l’écueil du procès d’intention. Les créatrices expliquent ainsi que le sous-vêtement peut être porté lorsque les femmes se placent dans certaines « situations à risques ». Entendez par là « un premier rendez-vous, une soirée en boite de nuit, un jogging en forêt, ou un voyage dans des pays qui ne leur sont pas familiers ». Ces explications véhiculent également un autre cliché sur le viol : la majorité des femmes violées, le sont par une personne de leur entourage et non un inconnu.

En être réduit à inventer ce genre de solutions pour lutter contre le viol, c’est aussi une manière de transférer la responsabilité du viol, de l’homme vers la femme. En considérant que la charge d’éradiquer les viols repose uniquement sur elle. En tout cas, c’est bien le sentiment que l’on a en découvrant cette énième gadget anti-viol. Même quand les créatrices de l’AR-Wear rappellent mollement que la culotte anti-viol « n’a pas vocation à résoudre le problème du viol et que le travail visant à changer la société sur la culture du viol doit continuer ».

Enfin, il y a toujours cette suspicion latente vis à vis de la victime. La femme a été violée par ce qu’elle ne s’est pas assez défendue. Les créatrices de l’AR-Wear partent du principe hasardeux et fantaisiste selon lequel « plus la femme se défend, moins le viol a de chance de se produire ». Et bientôt le non-port de leur culotte anti-viol équivaudra à un consentement…

Des inventions liberticides

Après le « collant à poils » chinois (destiné à écœurer et repousser le violeur potentiel), le soutien-gorge taser (qui envoie des décharges électriques et des textos à la police), le Rape-aXe (préservatif anti-viol équipé de dents), il ne manquait donc plus aux femmes que… leur culotte à cadenas. Grand bien leur fasse !

Reste que, si tous ces gadgets insolites peuvent éventuellement faire sourire (et ce serait bien là leur seul mérite), la décence voudrait qu’ils nous soient au moins présentés dans les médias pour ce qu’ils sont réellement : des inventions liberticides et non des « outils » de libération.

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