Opinions, analyses

Caroline Fourest seins nus : les limites du topless en tant qu’outil de communication

(Article publié le 07/04/13, sur Le Plus Nouvel Obs : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/812184-caroline-fourest-seins-nus-les-limites-du-topless-en-tant-qu-outil-de-communication.html)

Ces dernières semaines, de nombreuses femmes ont posté une photo de leur poitrine sur la page Facebook du mouvement Femen. Des clichés topless tantôt pro, tantôt improvisés, mais tous destinés à exprimer leur solidarité avec Amina, la jeune militante tunisienne.

À l’instar de toutes ces femmes, c’est l’essayiste Caroline Fourest, cette semaine, qui a décidé de s’y coller sur son propre compte Facebook, afin de dénoncer les atteintes aux droits des femmes dans les pays arabo-musulmans.

Une photo plutôt esthétique, et somme toute assez pudique au regard de ce que l’on peut voir habituellement sur les murs du célèbre réseau social. On y aperçoit la journaliste, lunettes noires, visage à demi-coupé, poitrine barrée d’un « Free Amina » (libérez Amina en anglais), le tout dans un clair-obscur délicat. Ni plus, ni moins. Pas de quoi fouetter un chat. Du moins le pensais-je.

De curieuses réactions

Amusée par le relatif buzz médiatique occasionné par cette photo, et surtout curieuse de voir les réactions suscitées, je décide d’aller voir les commentaires qui arrivent en rafales sur sa page Facebook.

Malheureusement, aucune (bonne) surprise n’est venue infirmer ce à quoi je m’attendais : la violence des commentaires est inouïe. Et si la journaliste française, contrairement à Amina, ne s’expose pas à des poursuites pour « atteinte aux bonnes moeurs » – délit passible de 6 mois de prison en Tunisie – je découvre qu’elle s’expose néanmoins aux jugements moraux réprobateurs et donc à une peine « psychologique » des plus brutales.

Certains commentaires à connotation idéologique, religieuse, et même homophobe me glacent le sang, tant ils incitent à la haine. Mais, laissons-les de côté, ce n’est pas le propos que je veux développer ici.

La sexualisation systématique des seins

En posant ainsi seins nus, Caroline Fourest pointe non seulement ses attributs, mais aussi – à dessein ou non d’ailleurs – un phénomène insupportable contre lequel les féministes n’ont eu de cesse de militer : la sexualisation systématique des seins.

En témoignent les dizaines (et bientôt centaines) de commentaires dont j’ai sélectionné les plus révélateurs.

Florilège :

Sonia Amina : « Que Amina soit libérée de l’esprit démoniaque qui vous hante toutes ! »

JF Cemoi : « Oulala, en tenue d ‘Eve ! C’est osé. »

Paul Criner : « Ya des burkas qui se perdent ! »

Angela Cupaiolo : « Pas indispensable, mais jolie photo ! »

Simon Lonni : « prochaine étape le calendrier »

Jean-Michel Toulon : « Vive Fourest ! cette Femme est belle comme telle, j’adore Fourest et ses jumelles »

Jerome Prost : « On ne voit rien !!! Ce n’est pas drôle… »

Nicolas Rodriguez : « C’est pas en montrant ses seins qu’on se crédibilise, au contraire… ce moyen est celui de celles qui n’en n’ont pas assez dans la tête pour faire avancer les choses… Vive l’égalité. »

Faousi Djeffal femen : « création de la CIA,en tous les cas merci Caroline de nous rincer l’œil gratis ! »

Jean-Marc Dupain : « Allez jusqu’au bout… montrez tout »

Eric Bouvier : « mignone »

Isabelle Lo Russo : Très belle photo. Mais : le parti pris volontairement esthétique de cette image n’est à mon avis pas en accord avec le message des Femen « nos seins nos armes ». Ici je lis plutôt « mes seins, mon charme ». Image très plaisante certes, mais elle semble être davantage l’expression d’une volonté de séduction que celle d’un combat. Vous me direz, l’un n’empêche pas l’autre… »

Jean-francois Letier : « on ne voit rien ou presque. »

Dylan Ldj : « salope am israel hai »

Lafree Pouille : « Tu parais rockeuse Caro mais à poil ou bien vêtue tu es une tocarde sans vertu. »

De toute évidence, lutter contre la discrimination du corps féminin, dans une société qui est restée manifestement très archaïque et patriarcale, n’est pas chose aisée. Et quiconque tente de désexualiser les seins se heurte à de bons vieux arguments (et objectivement contestables) comme:

– l’argument culturel : « ce qui est caché (par un vêtement) est sexuel »;

– l’argument fondé sur l’instinct animal : « ce qui a trait à la reproduction (allaitement) est sexuel »;

– l’argument scientifique ou hormonal : « ce qui secrète l’hormone de l’attachement maternel (ocytocine) est sexuel »;

– l’argument physiologique : « ce qui est érogène est sexuel ».

J’en passe et des meilleurs.

Il n’y a donc rien d’étonnant à ce que certaines féministes – les « sextremistes » en première loge –, aient eu l’idée de profiter du système et utiliser ce que L’Express désignait récemment comme « l’arme du sexe », pour la retourner contre l’agresseur.

Les limites de ce procédé

Ce procédé efficace à première vue, puisqu’il agit comme un véritable catalyseur de visibilité médiatique, possède ses propres limites. Car la visibilité ainsi obtenue reste une visibilité de forme(s) et non de fond.

À vrai dire, si la « méthode » Femen a indéniablement contribué à les placer sur la sellette médiatique, il n’y a pourtant que les images d’elles, seins-nus, qui ont largement été diffusées dans la presse. La liste de leurs revendications semble, quant à elle, n’a voir pas bénéficié du même relais médiatique. Comme l’explique Alice Coffin, membre active du collectif féministe La Barbe, à France 24.

Et si Caroline Fourest, en posant topless, avait souhaité élever le niveau du débat (du moins le hisser de la ceinture jusqu’au poitrail), c’est raté. Elle pourra, certes, se flatter d’avoir réalisé un « coup » médiatique, mais ne pourra, en revanche, que déplorer le flop militant subséquent.

Un inévitable procès d’intention

À en croire la teneur des commentaires, en effet, une femme nue serait uniquement faite pour être regardée, pas pour être écoutée. Du sein, dans les médias, on en veut bien, oui… mais uniquement pour faire vendre du papier, du reportage, de la bagnole, du gel douche ou du DVD « récréatif » pour adulte.

En outrepassant ce cadre préétabli du sein nu « autorisé », la femme s’expose, ainsi, à un inévitable procès d’intention. Le geste symbolique de Caroline Fourest aura au moins eu le mérite de prouver qu’en France non plus, une femme ne dispose pas de son corps (ni même de l’image de son corps) comme elle l’entend. La démonstration des seins – fut-elle un acte engagé – est fatalement ramenée à un caractère obscène, émanant non pas du sujet observateur, mais – tant qu’à faire – du sujet montreur.

Pourtant c’est bien cela, au fond, que veulent les femmes : que cesse enfin la sexualisation et la discrimination de leur corps, dont découle leur discrimination tout court. Mais l’affaire « Fourest topless » l’a tristement rappelé : si en France, la discrimination du corps féminin n’est pas explicitement inscrite dans les textes de loi, elle n’en demeure pas moins, hélas, bien réelle.

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Les Femen perturbent Eropolis : une méthode controversée au service d’une cause juste

[Article publié le 28/03/13, sur Le Plus Nouvel Obs : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/807464-les-femen-perturbent-eropolis-une-methode-controversee-au-service-d-une-cause-juste.html]

Ces derniers temps, les actions « choc » des Femen se sont multipliées et ont contribué à offrir à ce groupe féministe, une place de premier ordre sur la scène médiatique.

Hier encore, ces femmes incarnaient un symbole de la liberté féminine et officiaient sous les vivas de l’intelligentsia politico-médiatique. Mais cette intelligentsia les décrie aujourd’hui, semblant même prendre un certain plaisir à participer à leur mise à mort médiatique. Tel est le paradoxe médiatique qui consiste à lyncher ce que l’on a contribué à mettre en lumière (et vice-versa).

Les Femen ne sont pas là par hasard

Il est vrai que la forme de leurs actions coup de poing (visant à créer la surprise, en faisant irruption topless dans des manifestations et/ou lieux symboliques) peut prêter à controverse. Il est vrai aussi que leur omniprésence médiatique peut également agacer et donner à penser qu’elle finit par occulter les causes défendues par d’autres associations féministes, beaucoup moins relayées dans les médias.

Mais de là à réduire l’action des Femen à de simples caprices de décérébrées hystériques et incultes, arrêtons cinq minutes : ces femmes ne sont pas là par hasard.

S’il fallait encore s’en convaincre, de nombreux documentaires, comme par exemple le vertigineux : « Aliaa la révolutionnaire nue« , offrent un petit rappel indispensable, sur les motivations – un  peu trop souvent et facilement éludées – de ces femmes qui militent pour préserver leurs droits et leur dignité.

Notamment Aliaa, la jeune féministe soutenue dans son combat par les Femen, qui avait posté une photo d’elle nue sur son blog, non par perversité, mais bien pour dénoncer l’oppression des femmes en Egypte.

Cette convergence de nudité, observée entre militantes de tous pays, de tous âges, de toutes cultures et de toutes religions, n’est pas un hasard non plus. Elle reflète, au contraire, un véritable élan collectif et solidaire. Les Femen ne sont donc pas des activistes singulières, isolées dans leur propre combat.

L’action des Femen à Eropolis avait un sens

En cela, il est désolant de voir certains balayer ce nécessaire et noble combat, d’un seul revers de main, au prétexte que celui-ci vienne bousculer leur petit train-train quotidien. Comme le fait, par exemple, l’auteur de ce billet, affairé à « couvrir » l’évènement  Eropolis, salon de l’érotisme et de la pornographie qui se tenait le week-end du 23 et 24 mars au Bourget, et qui s’offusque de ce que l’intrusion des Femen ait complètement « gâché la fête ».

Mais si l’action des Femen a troublé votre fête des sens, Mr Géniole, c’est navrant, certes, mais c’est que, précisément, cette action avait… un sens. Pardon. Tout occupé que vous étiez à savourer le déroulement de ce salon de l’érotisme branché et bobo, du porno chic et policé, vous n’avez pas vu le rapport avec les slogans scandés par les fauteuses de trouble : « Rape culture », « Porno Mafia »  et « autres clichés du genre ».

Et bien ! Soit vous êtes du genre naïf, à vous laisser abuser par les paillettes et les dorures de façades qui cachent la misère, soit vous feignez d’ignorer l’envers du décor et sa triste réalité : trop souvent, la pornographie met en scène la femme, de façon dégradante. Et dans l’univers pornographique très machiste – quoi qu’on en dise – la femme est encore trop systématiquement humiliée et réduite à une condition d’objet sexuel.

Il est d’ailleurs amusant de noter qu’il semblait – à vous lire – n’y avoir dans ce salon, que des intervenants féminins (actrices X, stripteaseuses, vendeuses de littératures érotiques). Comme si les acteurs (au sens large du terme) de la pornographie ne pouvaient être que des femmes, et les spectateurs, que des hommes.

Coïncidence ou non, également, on ne pouvait trouver meilleure photo en illustration de votre billet, que ces deux femmes collées l’une à l’autre, évocatrices coquines d’un fantasme typiquement masculin.

J’ai même frôlé l’asphyxie

L’utilisation de fumigènes par les Femen vous a choqué ? Soit. Les stades de foot en sont remplis, brandis par des supporters particulièrement engagés, non pas pour défendre des droits fondamentaux, mais pour une simple victoire, parfois un simple point, au sujet de ce qui reste un jeu.

Je dois vous avouer que, moi, ce n’est pas un fumigène des Femen, qui a failli m’étouffer. C’est votre billet. Pour tout dire, j’ai même frôlé l’asphyxie, rien qu’à la lecture de son titre : « Odeur de sexe, violence des Femen et charme d’une actrice X ».

Plus qu’une odeur de sexe, je dirais plutôt qu’il plane comme un relent de néo-conservatisme, sous des dehors modernes et progressistes. Car avouons-le, la « violence » des Femen, ainsi opposée au « charme » d’une actrice X, c’est un peu le « Je ne suis pas raciste, j’ai une amie tchadienne plus noire qu’une Arabe » de Nadine Morano. Autrement dit : « Je casse de la Femen, oui, mais attention j’aime les femmes, regardez, je suis capable de m’émoustiller devant une actrice porno ».

Aucune trace, d’ailleurs, dans votre billet, d’un début de « retranscription » des propos « intelligents » et « réfléchis » de cette actrice X, dont vous faîtes pourtant mention avec une habile démagogie qui masque à peine votre condescendance. Non. Vous avez jugé plus utile (vendeur) de nous narrer le caractère excitant de son parfum, d’insister sur la beauté de son corps et réduire cette personne à son apparence, plutôt que de mettre en avant ses idées.

L’allusion à votre érection est déplacée

Quant à votre allusion finale, sur l’érection que cette « chanceuse » a déclenchée chez vous… Elle est non seulement déplacée, mais elle en dit long sur ce que vous semblez avoir retenu de votre entretien « intelligent » avec cette femme.

Cela étant dit, on peut aisément concevoir que recueillir les confidences (à « quelques centimètres seulement de son visage » et confortablement « installé sur un canapé », vous précisez bien) d’une actrice porno sexy, épanouie et heureuse de son sort – et surtout qui ne se plaint pas, elle – soit effectivement plus propice à un début d’érection, que l’attaque de femmes qui pourrissent votre libido, à coup de revendications « superflues ».

On peut concevoir enfin, que les Femen puissent diviser, quant à leur méthode. Mais il est inconcevable, en revanche, de céder à la facilité du discrédit et du déni de leur combat, et par là-même de celui de tant d’autres femmes, qui militent – ne vous en déplaise – pour sauvegarder leur intégrité physique et morale, et bien plus encore : pour leur droit à exister en tant que telles.

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Lacub, les Femen, « 50 nuances de Grey » : la couverture de « L’Express » diabolise la femme

[Article paru le 06/03/13, sur Le Plus Nouvel Obs : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/795347-iacub-les-femen-50-nuances-de-grey-la-couverture-de-l-express-diabolise-la-femme.html]

Femmes, l’arme du sexe : le cas lacub, les nouvelles amazones, le grand malaise des hommes. Non, ce n’est pas le titre d’un nouveau jeu de guerre pour console, c’est bien la couverture machiste que nous présente cette semaine « L’Express ».

Coïncidence, pur hasard du calendrier ? Il semblerait que le magazine ait décidé de célébrer le 8 mars, journée internationale des droits des femmes, d’une bien triste manière.

Le « grand malaise des hommes », une question d’intérêt public ?

Ce n’est pas la première fois que l’hebdomadaire sert à ses lecteurs une telle couverture sexiste. On se souvient, en octobre dernier, de celle sur François Hollande et « ces femmes qui lui gâchent la vie » qui avait provoqué l’ire de la plupart des collectifs féministes. Moins de cinq mois après cette une largement jugée comme « bête, sexiste et machiste » et loin de tirer les leçons de ses erreurs du passé, « L’Express » réitère et monte d’un cran.

Un comble pour un magazine qui, s’érigeant en juge, avait fermement condamné la une de son homologue « Le Nouvel Observateur » consacrée au livre de Marcela Lacub (« Belle et Bête ») sur sa liaison avec Dominique Strauss-Kahn. Un choix éditorial par ailleurs d’autant plus agaçant que le directeur de la rédaction du magazine, Christophe Barbier, s’était également permis de donner de grandes leçons de morale à ses confrères de « L’Obs », expliquant ici et que lui-même n’aurait jamais mis le « cas Iacub » en couverture et que « L’Express » n' »aurait pas publié les bonnes feuilles du livre de Marcela Lacub sur DSK », considérant que « l’intérêt public n’était pas en question ».

Il faut donc croire que les hommes seraient à ce point opprimés que « L’Express » juge aujourd’hui d’intérêt public d’évoquer le « grand malaise des hommes ». À ce train, pourquoi ne pas demander au Premier ministre Jean-Marc Ayrault d’ériger ce fléau au rang de grande cause nationale ?

Pot-pourri de femmes dangereuses

Dans sa désormais très coutumière vidéo postée sur le site de « L’Express », le directeur de la rédaction Christophe Barbier assure le « lancement » de son numéro 3218, à la manière dont on lancerait une bombe à retardement. Un « teaser » à la fois confus, manichéen et par conséquent bancal. Jugeons-en ensemble :

« De Marcela Lacub aux Femen en passant par les lectrices de ’50 nuances de Grey’, de grands mouvements s’installent du côté des femmes, qui utilisent le sexe comme arme privée ou politique. […] Marcela Lacub est celle par qui le scandale DSK est revenu. Mais elle n’est pas la seule à utiliser le sexe comme arme privée ou politique. Il y a aussi les Femens, les millions de lectrices anonymes qui ont acheté ’50 nuances de Grey’. Il y a un mouvement de fond. »

L’édito a presque des airs de synopsis de « Zone Interdite » : « Ces femmes qui veulent détruire les hommes. Qui sont-elles ? Quels sont leurs réseaux ? Quels sont leurs méthodes ? Comment déjouer leurs pièges? Peut-on se sortir de cet enfer ? Une enquête de… » Pour un peu, on en rirait. Mais non.

« De Marcela Lacub aux Femen en passant par les lectrices de ’50 nuances de Grey’. » Il faut avouer qu’il y a de quoi rester coi devant cet amalgame pour le moins fantaisiste. Soyons sérieux : à part, naturellement, le genre auquel elles appartiennent, quel dénominateur commun « L’Express » peut-il bien trouver à ces femmes ?

Si les Femen ont fait de leur nudité une signature (plus qu’une arme) et portent bien en leur mouvement quelque revendication, on a beau chercher, on ne voit pas trop en quoi les lectrices adeptes du nouveau mummy porn « utilisent le sexe comme arme privée ou politique ». Ni d’ailleurs quel pourrait être leur intérêt ou mobile.

On ne voit pas bien non plus ce qui vaut à Marcela Lacub d’être elle aussi « fourrée » dans ce pot-pourri de femmes dangereuses à placer sous haute-surveillance. Dans son livre – certes aux  parfums de trahison –, il n’est question, a priori, que de ses frasques sexuelles avec DSK. Un récit de six mois d’aventure « cochonne », certainement très croustillant, mais sans aucune référence conceptuelle, ni allusion à des faits politiques. Pas un grand livre mais seulement une « honnête confession people », comme le juge, d’ailleurs, avec condescendance, « L’Express ».

La guerre des sexes selon « L’Express »

Le ton utilisé par « L’Express », volontairement alarmant (« grand malaise »), donne à penser que l’heure est grave. Le langage trivial employé (arme, du côté de, amazones [1]) tente de faire basculer le lecteur dans une ère séparatiste. L’ère de la guerre des sexes.

« L’Express » est-il en proie à une violente poussée de masculinisme aiguë pour insinuer ainsi que les hommes seraient menacés par des créatures perfides et calculatrices, usant de leur sexe pour les avilir ?

Selon le principe du miroir et dans la même veine revendicative, certains grands titres de la presse féminine n’auraient pas fait mieux s’ils s’étaient lâchés. C’est d’ailleurs ce que fait, non sans humour, une journaliste de « Elle »  sur Twitter :

laurenbastide@laurenbastide

« HOMMES : L’arme du pénis. Le cas DSK. Le scandale Richardson. Le drame Berlusconi. Le désarroi des femmes. » Ça marche aussi.

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Certes, certains collectifs qui se proclament féministes en font trop, et l’éternelle victimisation des femmes qu’ils entretiennent peut finir par agacer et, au final, desservir leur cause. Mais une telle posture de diabolisation de la femme par le magazine est puérile et ridicule.

En écrivant « Marcela Lacub, celle par qui le scandale DSK est revenu », on peut lire en filigrane l’autre moitié de la phrase, qui n’a pas été écrite mais fortement pensée : « Nafissatou Diallo, celle par qui le scandale est arrivé. » Deux femmes que « L’Express » semble tenir pour responsable de la descente aux enfers de l’ancien présidentiable.

Alors, réel « grand malaise des hommes », ou bien plutôt véritable « malaise » au sein de la rédaction ? Recherche du buzz médiatique ou conviction profonde ? Si un faux pas éditorial est toujours possible et pardonnable, la récidive, elle, ne l’est pas. Avec cette nouvelle couverture, « L’Express » persiste et signe, se montrant ouvertement, définitivement et Express-ément sexiste.

——————

[1] Le terme « amazones » pour qualifier les Femen n’est pas un choix des plus heureux. Car, bien que désignant un peuple de guerrières dans la mythologie grecque, l’étymologie populaire admise pendant l’Antiquité, décompose quant à elle le mot en « a-mazos », littéralement celles qui n’ont pas de seins, car la légende dit que ces guerrières avaient coutume de se couper le sein droit afin de pouvoir tirer à l’arc à flèche. Retour au texte.

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Les Femen seins nus à Notre-Dame : le déchaînement médiatique est écoeurant

[Article paru le 15/02/13, sur Le Plus Nouvel Obs : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/783642-les-femen-seins-nus-a-notre-dame-le-dechainement-mediatique-est-ecoeurant.html]

Vade retro, Satanas. Les Femen ne sont décidément plus en odeur de sainteté. Ce groupuscule féministe d’origine ukrainienne, connu pour ses actions basées sur la provocation et le plus souvent illégales aurait, semble-t-il, inventé à lui seul, le 8e péché capital.

Quel fait est à l’origine de ce drame ? Un happening « topless », organisé en la cathédrale Notre-Dame de Paris, et qui a provoqué cette avalanche de réactions outrées, au sein de la bien-pensance de droite comme de gauche.

Des causes trop diverses

De façon générale, j’éprouve une certaine méfiance vis à vis des groupes de féministes radicales et agressives qui, tirant trop la couverture médiatique à elles, prennent la parole des autres femmes en otage, et imposent ipso facto (et parfois manu militari) leur propre conception du féminisme. Je l’avais d’ailleurs formulé dans ce billet. Un déferlement de commentaires rageux m’avait alors enseigné que, même à notre époque, on ne balance pas une volée de bois vert dans le bûcher des féministes sans se prendre un juste retour de flammes.

Pour ce qui est des Femen en particulier, je ne partage pas la totalité des revendications de ce groupe qui ouvre, à mon goût, un éventail de « compétences » trop large pour être efficace (le champ d’action des Femen porte non-exhaustivement sur la promotion de la démocratie, de la liberté de la presse, des droits des femmes, de la protection de l’environnement, et milite contre la corruption, la prostitution, le tourisme sexuel, le sexisme, la violence conjugale, le racisme, la pauvreté, les religions). Il me semble qu’à trop vouloir diversifier ses causes, on finit par se disperser et au final moins bien les servir.

Montrer ses seins, un non-sens

Je ne suis pas non plus particulièrement adepte de leur principale méthode de sensibilisation : le sein nu. Je persiste à croire que montrer ses seins en guise d’action militante est un non-sens. Ces femmes ne veulent pas être « chosifiées » et luttent pour que leur corps ne soit pas « objetisé », mais instrumentalisent pourtant ce dernier, en se servant de leur nudité comme d’une arme revendicative.

Mais il faut bien reconnaître que les médias obéissent à des codes et que les Femen en ont parfaitement compris les rouages : pour se faire entendre, il faut provoquer, faire un coup d’éclat. Et il semblerait qu’une formule paradoxale toute bête fasse particulièrement mouche auprès des journalistes : « découvrir ses nichons = couverture médiatique assurée ».

Alors à qui faut-il jeter la pierre en premier ? À celles qui profitent d’un système ou à ceux qui créent le système ?

Mais pourquoi ce déchaînement ?

Je ne comprends pas bien ce véritable séïsme de protestations et même d’injures dont les Femen font aujourd’hui l’objet. Comme le souligne Caroline Fourest dans son billet intitulé « les Femen et les vierges effarouchée« , en investissant une église (lieu sensé être ouvert à tous, faut-il le rappeler) seins nus, les féministes n’ont pas commis un attentat.

Il n’y a eu ni mort d’homme, ni dégradation matérielle d’un patrimoine religieux et historique. Les Femen avaient d’ailleurs pris soin d’entourer le bout de leurs marteaux de mousses protectrices, pour ne pas abîmer les cloches sacrées qu’elles ont eu l’impénitence de faire retentir.

Certains s’offusquent et crient au blasphème. Mais qu’ils nous disent où se situe, selon eux, exactement, le caractère blasphématoire de l’action menée par les Femen. Dans l’ostentation de leur poitrine ? Dans le contenu jugé agressif de leurs slogans ? « Pope no more », « bye bye Benoit », « no homophobe », « crise de la foi » (soit dit en passant, les pancartes brandies à l’occasion d’autres récentes manifestations en contenaient de bien pires…).

Par ailleurs, lorsque, dernièrement, Charlie Hebdo a caricaturé Mahomet, de nombreuses personnalités politiques et figures du monde des médias n’ont-elles pas soutenu le journal – au nom de la liberté d’expression – réfutant en bloc un quelconque caractère offensant ou blasphématoire à l’endroit des islamistes ? La même attitude de soutien total n’a-t-elle pas été adoptée envers les Pussy Riots, lorsqu’en août 2012, les trois jeunes femmes étaient montées sur l’autel de la cathédrale orthodoxe du Christ-Sauveur à Moscou, pour une « prière punk » invitant la Vierge Marie à chasser du pouvoir le président Vladimir Poutine ?

L’inteligencia française ne tolèrerait-elle que les blasphèmes perpétrés à l’encontre d’autres religions que la sienne et/ou en dehors de ses frontières ?

Relents de sexisme primaire

Mais le pire reste à venir car, outre le fait d’avoir exacerbé de vieux réflexes patriotico-dogmatico-réac, cette nouvelle action des Femen a également contribué à faire remonter de bien nauséabonds relents de sexisme primaire. Quand ce ne sont pas, à proprement parler des injures directement sexistes et/ou racistes (« hystériques », « poufiasses », « dehors les ukrainiennes en slip »…), ce sont aussi, hélas, de nombreux dérapages, plus subtils et insidieux certes, mais non moins écœurants.

Car avant tout, outre le fait d’avoir voulu célébrer le vote de la loi sur le mariage pour tous, il ne faut pas oublier un autre message revendiqué par les Femen : la plupart des grandes religions ne méritent pas la palme en matière de considération de la femme. Et en première ligne, quoi qu’on en dise, l' »univers » religieux catholique où seuls les hommes peuvent être prêtres et où ces mêmes prêtres ne peuvent se marier, en est la triste et parfaite illustration. La cause défendue par les Femen est donc juste, si ce n’est noble. Leur combat recevable, si ce n’est indispensable.

Mise au pilori choquante

Il est, dès lors, méprisant, humiliant et inacceptable de réduire ces femmes à leur seule condition d’objet sexuel, et de rabaisser leur action à une piètre performance érotique comme le fait l’auteur de ce billet, un poil sentencieux et misogyne qui qualifient les Femen « d’amatrices, (…) un peu coincées dans le rapport des choses au sexe ».

Alors oui, on peut trouver la dernière prestation des Femen provocante, inutile ou d’un goût douteux, mais non, elles ne méritent pas d’être ainsi clouées au pilori médiatique. Le blasphème est parfois nécessaire et les empêcheurs de tourner en rond indispensables, pour contrebalancer les intégrismes en tout genre. Qu’ils soient sexistes ou religieux.

(Article paru sur Le Plus Nouvel Observateur : http://leplus.nouvelobs.com/contribution/783642-les-femen-seins-nus-a-notre-dame-le-dechainement-mediatique-est-ecoeurant.html)

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